Sociolinguistique Urbaine

- Normes et identités en rupture -

1998 Langues en ville

BULOT T., 1998, « Langues en ville : une signalisation sociale des territoires », dans Rouen : reconstruction, langages (Sociolinguistique normande : langues en ville), Études Normandes 1, Association Études Normandes, Mont Saint Aignan, 41-45.

Territoire linguistique et identité sociale

Ce recueil rend compte des différentes modalités socio-langagières du processus de construction d’un territoire a fortiori linguistique, c’est à dire de la place ou de la marginalisation des individus ou des groupes hors d’un espace social qui se veut unifiant et intégrateur. Être d’un lieu est aussi savoir dire qui l’on est, mais le dire c’est aussi faire état des tensions et des conflits, c’est encore montrer comment s’opère l’exclusion des minorités sociales. Une ville, et sans doute la ville, n’est surtout pas homogène quant aux pratiques linguistiques : elle est localisée dans une zone nécessairement dialectale et les formes de français qu’on y parle s’organisent autour d’une plus ou moins grande présence de traits dialectaux, chacun des locuteurs, suivant son statut social, étant à plus ou moins grande distance de la variété la plus prestigieuse confondue par ailleurs avec le français standard. Le parler dit des jeunes, les formes employées d’un quartier à un autre, les langues des diverses communautés en présence, exogènes ou endogènes, montrent que la ville est, de ce point de vue, nécessairement multiple. Les façons de parler (pour ne pas dire les langues, dialectes, accents,...) que l’on s’attribue ou que l’on attribue aux autres) sont autant de signaux destinés à faire valoir les frontières et limites, les aires autorisées et celles inacceptables.

Si tant est qu’on puisse considérer l’espace urbain comme lieu spécifique d’échanges langagiers, de mise en mots du réel social, spatial, historique,... bref qu’une ville se parle et se dit et que les discours tenus par ses habitants y sont également composant de la réalité urbaine, la question posée demeure celle-ci : quelle est la langue ou quelles sont les langues de ces discours ? Une forme régionale de français encore grosse de traits dialectaux ? Un parler urbain à base française ? Le français perçu localement comme standard ? Une variété mixte empruntant aux diverses communautés linguistiques en présence ? D’autres langues que le français ? Ce questionnement n’est pas anodin et dépasse évidemment le seul cadre régional : une ville est une communauté sociale parce qu’elle s’organise en un lieu rassemblant ses membres, parce qu’elle s’inscrit dans le temps et en ce sens n’est pas statique même dans les consciences et les représentations, parce qu’elle est faite de tensions et de divergences, d’interactions voire de conflits entre ses différents acteurs, parce qu’enfin elle produit des normes partageables et partagées et des attitudes communes. Elle est une communauté mais surtout pas un ensemble immuable et uniforme. Moins encore dès qu’il s’agit du choix de langue et de pratique de la langue. Moins encore dès qu’il s’agit de rendre compte du fonctionnement social du langage.

Les articles rendent tous compte, directement ou non, de la façon dont s’opère l’appropriation d’un territoire posé en terme de pratique de langue ; ils montrent comment, dans un contexte urbain puisqu’il est le terrain de référence, la conscience identitaire est connexe aux lieux (directement observables ou représentés) parce que non seulement l’on assigne ou refuse d’assigner une forme linguistique à un espace, mais surtout parce la mise en mots de lieux identitaires communs ou différenciés de groupes posés en discours (par eux-mêmes ou les autres) comme distincts impose une identification unique à ces mêmes endroits. La ville est une entité complexe et multiforme où se côtoient des communautés fort diverses, mais produit une culture urbaine spécifique [1], un modèle culturel où le rapport à la localisation (la ville, la rive, le quartier,...) et dès lors au déplacement fait sens.

De fait, sur la situation régionale, chacune des contributions expose, sur des communautés spécifiques (rouennaise, kurde,...), un point particulier, relevant de ces tensions identitaires et de comportements apparemment paradoxaux : l’évaluation sociale ambiguë du parler dit rouennais, la transmission inégale des langues, la difficile construction identitaire des jeunes issus de l’immigration maghrébine et la posture sociale d’une communauté exilée. Les enquêtes de terrain ainsi faites en différents points (Rouen, Elbeuf, Saint-Etienne-du-Rouvray, Val de Reuil et Louviers) auprès d’enfants ou de jeunes adultes montrent la nécessité voire l’urgence d’entreprendre, de reprendre la recherche en ce domaine.

Territoire et Parler urbain

Poser la diversité du fait linguistique urbain est aussi rendre service aux parlers locaux qu’ils soit citadins ou ruraux : la variation est constitutive du fait langagier tout comme le décalage entre les pratiques de langues et les jugements que l’on porte sur ces pratiques ; mettre en mots son espace social, son espace de déplacement, son espace imaginaire voire mythique, en fonction des façons de parler attribuées à autrui, c’est certainement aussi concourir à les construire. Ainsi dans son rapport à l’espace un parler rouennais (T. Bulot) existe dans la conscience collective rouennaise ; identitaire, il est par ailleurs stigmatisé à l’instar des parlers issus de l’immigration mais donne de la ville une image au demeurant étonnante : la rive gauche est le lieu de référence de la stigmatisation mais s’étend en partie sur... la rive droite.

Territoire et transmission des langues

Les villes sont évidemment plurilingues ; la Haute Normandie n’échappe pas à ce phénomène général. Les langues en présence ne sont pas seulement celles de l’immigration remarquée car sans doute la plus récente dans les esprits et dans l’histoire ; par exemple parle-t-on encore beaucoup portugais dans l’agglomération rouennaise ? qu’en est-il des communautés du sud-est asiatique ? La question reste ouverte et le champ d’investigation en friche. On sait cependant que les langues africaines ont encore une forte vitalité : non seulement on les parle, mais encore on les transmet dans les familles [2]. La transmission des langues dans les communautés issues de la migration négro-africaine (F. Leconte et C. Caitucoli) varie certes en fonction du statut originel des langues communautaires et de celui accordé au français dans le pays d’origine des migrants. Mais la forme dominante chez les enfants et les adolescents relève d’un parler bilingue qui emprunte tant au français qu’aux langues africaines et joue alors les deux rôles impartis aux parlers urbains : l’identité pour se reconnaître et la véhicularité pour permettre l’échange.

Territoire et La mixité identitaire

Sur une pratique apparemment identique, les jeunes issus de l’immigration maghrébine accordent au territoire une valeur plus forte (F. Méliani et F. Laroussi) ; disqualification de l’espace et relégation résidentielle sont les deux pendants d’une identité où perdure un sentiment d’exclusion. L’un des effets de la minoration sociale perçue et vécue par ses jeunes est de construire un discours identitaire fort en opposition avec ceux que l’on tente de leur faire assumer (tant celui du modèle culturel français que celui de leur "arabité") perdus, ou pour le moins désorientés. Ils sont les acteurs d’une culture interstitielle [3] extrêmement conflictuelle mais fort productive de ce point de vue ; ils se disent de nulle part parce qu’ils ne se sentent pas reconnus socialement mais créent leur propre espace social et linguistique.

Territoire et dénomination

La communauté kurde vivant en Normandie (S. Akin) et particulièrement dans notre région n’échappe pas au métissage culturel. Leur situation est tout à fait, et il faudrait dire malheureusement, remarquable : d’un point de vue linguistique d’abord puisque leur langue, le kurde, est infériorisé face au turc, d’un point de vue identitaire ensuite, parce que kurdes de Turquie, ils ont une identité à défendre quand les discours ambiant tendent à les confondre avec la nation turque, d’un point de vue culturel enfin parce que leur intégration s’amorce par la prise en charge des modèles culturels locaux. Faut-il alors parler encore de métissage ? Sans doute oui pour faire état des apports réciproques. Une chose est certaine : en ajoutant le français au turc et au kurde, cette communauté assume les valeurs que la langue véhicule. Le rapport entre identité et territoire prend d’ailleurs toute son ampleur lorsqu’il s’agit de dire la patrie ; pour une communauté exilée, c’est une souffrance plus que la désignation d’une entité territoriale.

Originellement, ce numéro est né du souhait de compléter le travail initié en 1982 sur le cauchois et consacré alors à l’espace rural [4]. Bien entendu parler de la ville dans notre région ne clôt pas pour autant les recherches à engager : ruralité et urbanité restent à explorer dans une société en mutation, où la demande sociale se fait forte et insistante. Sur ce territoire que nous partageons nécessairement avec autrui, la modernité linguistique est à l’œuvre : qu’il s’agisse d’autres langues, du français sous toutes ses formes, des parlers locaux et de leurs avatars, cet espace est celui du lien social. Ce recueil appelle d’autres travaux en sociolinguistique mais surtout à l’urgence de prendre en compte les discours communautaires [5] en ce qu’ils sont de tensions et de conflits potentiels. En effet, les territoires sont variables, tant dans le temps que dans l’espace, parce qu’ils sont aussi des représentations, des attitudes et des comportements, et dans cette mesure ils ne se juxtaposent que très peu souvent. Il reste que ainsi tracés par les pratiques de discours, ils sont une construction en constant mouvement [6].

[1] Robert Ezra Park pose dès les débuts de l’écologie urbaine que « la distance physique n’a de signification pour les relations sociales que dans la mesure où on l’interprète comme distance sociale. » (Park, E.R., 1984, « La communauté urbaine, un modèle spatial et un ordre moral », (Édition originale en anglais, 1926), Dans L’École de Chicago, Naissance de l’écologie urbaine, Aubier, paris, 197-211.) Mais il faut attendre Jean Rémy et Liliane Voyé (1992, La ville : vers une nouvelle définition ?, L’Harmattan, Paris, 173 pages.) pour poser la mobilité spatiale (et non pas ‘seulement’ sociale) comme facteur structurant l’espace urbain.

[2] Fabienne Leconte et Claude Caitucoli parlent ici même de glottopolitique familiale ; sans redouter leur jugement, l’on peut expliciter ce terme ainsi : « .... la glottopolitique, contrairement aux grandes décisions de politique linguistique, est sans cesse en œuvre dans la vie sociale : c’est un continuum qui va des actes minuscules de chacun d’entre nous, considérés souvent comme anodins (corriger une "faute", s’étonner d’un accent, rejeter un usage, associer une manière de dire à une caractéristique sociale...), à des interventions considérables (remise en cause du droit à la parole d’une catégorie de locuteurs, changement de statut d’une langue, réhabilitation d’un dialecte...) », dans Bulot T., Delamotte R., 1995, « La verbalizatión de fracturas urbanas : hacia una glotopolítica de las ciudadades », dans Signo & Seña 4, Universidad de Buenos Aires, Buenos Aires, 121-144.

[3] Voir à ce sujet ce que dit Louis-Jean Calvet sur l’École de Chicago dans : Calvet L.J., 1997, « Le langage des banlieues : une forme identitaire », dans Touche pas à ma langue ![?] Les langages des banlieues, Skholê numéro Hors Série, IUFM Aix-Marseille, Aix-en-Provence, 151-160.

[4] Marcellesi J.B., Prudent FL. (Dir.), 1982, Linguistique et Société... du Cauchois au Normand, Études Normandes 3, Association Études Normandes, Mont saint Aignan, 88 pages.

[5] Je ne focalise pas sur les seules communautés migrantes. Les revendications identitaires de tous ordres sont à prendre en considération parce qu’elles sont souvent la manifestation d’un mal être et des replis que de réelles avancées.

[6] Voir à ce propos l’article de Philippe Tizon (1996), « Qu’est-ce que le territoire ? », dans Les territoires du quotidien, L’Harmattan, Paris, 17-33.

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