Sociolinguistique Urbaine

- Normes et identités en rupture -

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Justice (sociale, spatiale, linguistique) et organisation communautaire

DESHAYES Thierry, Doctorant en Sciences du Langage, Université de Rennes 2, co-dirigé (en cotuelle) par Thierry Bulot (Rennes 2 / France) et Patricia Lamarre (UDEM / Canada)

Mots-clefs : Gentrification, Droit à la ville, Théories de la justice, Théorie critique, Migrations, Mobilité, Ethnicité, Interculturalité, Plurilinguisme, Sociolinguistique urbaine prioritaire, Sociolinguistique critique, Territorialisation sociolinguistique, Intervention

(en cours)

  • Prolifique dans plusieurs disciplines (géographie, sociologie, sciences politiques…), l’étude de la gentrification a peu été appréhendée par la sociolinguistique. Les enjeux qu’elle soulève pour la discipline sont pourtant nombreux et la sociolinguistique urbaine possède des atouts singuliers pour l’interroger.
  • Phénomène à la fois matériel et symbolique, social, économique et politique, micro et macro, la gentrification requière une appréhension complexe et une problématisation interdisciplinaire. Son étude sociolinguistique nous semble pertinente à plusieurs titres :
    • D’abord, il s’agit de répondre, dans la perspective de la sociolinguistique prioritaire (et sociolinguistique de crise) (Bulot, 2008) qui est la nôtre, à une demande sociale dont l’existence certaine invite cependant à une formulation difficile car particulièrement contrainte par des enjeux politiques ;
    • Ensuite, et pour les mêmes raisons, gentrification est un terme polysémique et l’objet qu’il recouvre dépend des approches et des disciplines. La nécessité de sa reconstruction par et pour une approche sociolinguistique nous semble constituer le levier utile à un travail épistémologique (inter-)disciplinaire toujours nécessaire ;
    • Enfin, la gentrification implique toujours une situation observable à l’échelle locale dont la description pourrait éclairer des enjeux plus larges…
  • En effet, portant initialement sur des rapports de classes locaux, la gentrification illustre également un phénomène économique mais aussi plus largement anthropologique propre au capitalisme avancé, la transnationalisation (ou globalisation) et les questionnements ethno-nationaux (et ethno-linguistiques) qu’elle implique. Elle rend ainsi compte d’une tendance conséquente à ce phénomène : la réification (ou commodification) d’ « authenticités » culturelles et linguistiques : nationales, ouvrières, populaires, immigrées, etc. (Duchêne & Heller, 2011, Heller, 2011, Pietikäinen, 2013) qui apparaissent notamment dans l’architecture des quartiers concernés (muséification, patrimonialisation, etc.), dans leurs commerces, dans les pratiques et dans les discours à propos de leurs habitants (folklorisation, ethnicisation, exotisation, etc.). A la fois incarnation immobilière matérielle de ce que D. Harvey appelle spatial fix (soit une stratégie de réinvestissement dans l’espace physique de la plus-value capitaliste) et miroir symbolique des contradictions de cette étape particulière du capitalisme, la gentrification constitue en quelques sortes un nœud social, susceptible d’éclairer, certes, les rapports de classe contemporains mais aussi les enjeux identitaires, (inter-)culturelles, migratoires, (pluri-)linguistiques posés par ce contexte. A l’échelle locale, le phénomène implique ainsi des formes de territorialisations sociolinguistiques, de pratiques et de discours nouvelles, singulières et potentiellement éclairantes de ce point de vue. En interrogeant la situation du quartier de Verdun à Montréal, il s’agit de conduire une recherche transductive (soit un travail dialectique continuel entre théorie et pratique et entre macro et micro), dans la perspective théorique du « droit à la ville » d’Henri Lefebvre (Lefebvre, 1967) qui nous permette à la fois d’interroger notre objet avec les acteurs concernés (dits « gentrifieurs » et « gentrifiés ») et en même temps de concevoir une forme d’intervention collaborative adaptée (restitution, recherche-action, etc.). Pour ce faire, il s’agit de travailler avec un centre communautaire de quartier qui puisse constituer une institution d’étude mais aussi le point de départ à une ethnographie du quartier et le destinataire d’une restitution dont les termes restent à construire dans la praxis.
  • Le contexte plurilingue et les enjeux ethnolinguistiques historiques particuliers de Montréal nous semblent constituer des appuis précieux pour questionner la gentrification en termes sociolinguistiques. En effet, les pratiques langagières et discours sur ces pratiques tout comme les catégorisations et mises en mots de l’espace sont autant de signifiants sociaux qui pourraient participer, à l’échelle locale, à l’éclairage de certaines transformations en cours dans le capitalisme avancé, dont la gentrification constitue à la fois un agent et un symptôme.

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